Arnaud Jerald, révélé par les abysses

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Un voyage intérieur, voici comment Arnaud Jerald décrit ses descentes en apnée. Au fond, le petit prodige de la discipline ne voit que le bleu, il ne ressent que le calme et n’aspire qu’à la liberté. Rencontre avec celui qui déjà a battu tous les records.

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HEROES #03 Arnaud Jerald, révélé par les abysses

À Marseille, il y a les nageurs. Il faut maintenant aussi compter sur Arnaud Jerald, qui, à 23 ans seulement, détient désormais le record du monde d’apnée en poids constant bi-palme. Un exploit dans cette discipline où l’on dit que les records et les titres viennent avec l’âge et surtout, avec l’expérience. Pourtant, quand on se penche un peu sur son histoire, on se dit que son parcours fut pour le moins chaotique : en échec scolaire, Arnaud a du mal à trouver sa voie. Finalement, il est rattrapé par son destin : ce sera l’apnée.

Est-ce que tu peux nous parler de la chose dont tu es le plus fier ?

La chose dont je suis le plus fier, ce n’est pas forcément le record du monde que j'ai effectué l'année dernière, mais c’est d'avoir pu me dire à l'âge de 16 ans : « tu vas faire un boulot qui n'existe pas, tu vas faire un travail qui comporte des risques, un sport extrême ». Et se lancer dans ce sport, avoir un tel engagement que finalement, tout ce qui gravite autour de ça ne compte plus vraiment. C'est l'engagement que j'ai eu à cet âge-là qui m'a appris le plus aujourd'hui.

Arnaud Jerald

Tu peux nous présenter ta discipline ?

Dans l'apnée, il y a plusieurs disciplines. Moi, j'en fais deux, c'est le bi palmes, c’est les palmes qu'on va prendre pour aller nager tout simplement, où j'ai effectué le record du monde à 108 mètres. Et la mono-palme, comme les dauphins, une seule grosse voilure où je suis descendu cette année à 118 mètres. Alors, je descends et je remonte à la force de mes cuisses. Je n'ai aucune aide extérieure.

Ce qui me plaît dans l'apnée, ce ne sont pas les records, ce ne sont pas les médailles ou bien la gloriole, c'est vraiment la sensation que je vais ressentir sous l'eau.

  • Arnaud Jerald - Images issues du film Below - ©Tim McKenna

Comment es-tu arrivé dans cette discipline, quel a été le déclic pour toi ?

Le tout début de l'histoire, c'était avec mon père dans les Calanques de Marseille. À l'âge de 7 ans, il m'a mis à l'eau et m'a fait découvrir ce milieu qui m'a fait peur au début, parce qu'on a tout un imaginaire qui est démultiplié avec les monstres qui peuvent s'y trouver. Et puis, le fait de ne pas respirer, ça peut être contre-nature sur les premiers temps. Petit à petit, j'ai réussi à m'acclimater et à faire de ce milieu un milieu où je me sentais libre. Ensuite, mon père a vu que je descendais plus profond que lui, à l'âge de 16 ans, donc il a décidé de me faire participer à une journée d’apnée, une discipline que je ne connaissais pas du tout.

Je me suis retrouvé à descendre le long d'un filin, dans le bleu total, à une profondeur de 30 mètres, en plein mois de février. J'arrive en bas, dans le bleu total, il n'y a rien à voir. Si je lève les yeux, je ne vois pas la surface. J'ai pu me concentrer sur ce que je ressentais moi, et surtout, sur ce que j'avais envie de devenir plus tard.

Parce que si on remet un peu les choses dans le contexte, c'est un moment de grande difficulté scolaire pour moi, avec la dyslexie. Je suis deux écoles en même temps… le soir, je rentre à la maison je suis des cours particuliers, donc c'est aussi une révélation sur qui je suis et ce que j'ai envie de transmettre plus tard.

Le soir, j'arrive à table avec mes parents et je leur dis « papa et maman, j'arrête les études. Je deviens apnéiste professionnel », sans savoir si on pouvait en vivre, sans savoir s'il y avait des compétitions. Finalement, je n'ai pas arrêté les études, j'ai continué avec un BTS électrotechnique, et à la fin de ces études, j'ai pu commencer mes premières compétitions et c'est ensuite que tous ces résultats se sont enchainés naturellement.

Qu’est-ce qui te plaît dans l’apnée ?

Ce qui me plaît dans l'apnée, ce ne sont pas les records, ce ne sont pas les médailles ou bien la gloriole, c'est vraiment la sensation que je vais ressentir sous l'eau. J'ai découvert l'apnée à travers la sensation, pas à travers le fait de vouloir gagner, et ça, ça m'a ouvert des portes immenses parce que quand je suis sous l'eau, j'apprends à me connaître, je ressens des sensations que je n'ai pas du tout à la surface.

C'est un sport de maturité où on voit des personnes qui ont 30 /35 ans. À 23 ans, j'ai fait des résultats qui n'étaient pas forcément destinés à mon âge. Aujourd'hui, je suis le plus jeune à avoir fait ce record du monde et à avoir atteint ces profondeurs. Je pense que mes difficultés scolaires et la dyslexie m'ont aidé à ressentir des choses qui n'étaient pas forcément perceptibles par des personnes qui n'avaient pas ces difficultés.

Arnaud Jerald - En compétition

L’apnée a changé ta vie ?

Ça a complètement changé ma vie parce qu'il y a une question que je me posais entre 15 et 16 ans, c'est « qu'est-ce que tu vas devenir plus tard ? ».

Je voyais des amis, qui partaient à l'école en se disant « voilà, je veux devenir médecin, ou je veux devenir pompier »… des beaux boulots ! Mais je savais que je ne voulais pas faire comme tout le monde. Déjà là-bas, je n'étais pas comme tout le monde avec mes difficultés, donc je me mettais un peu à l'écart. Tout ça, finalement, ça s'est transformé en une force. Je veux dire aujourd'hui, ça me plaît de dire qu'il y a plus de monde qui est allé dans l'espace que d'hommes qui sont allés à plus de 100 mètres de profondeur sans respirer. Moi, c'est en faisant de l'apnée que j'ai commencé à respirer.

Est-ce que tu peux nous montrer une photo qui t’a marquée ?

Cette photo a été prise à Tahiti, elle montre une énorme vague. C’est un photographe qui s’appelle Tim Mckenna, je l’apprécie beaucoup. Pourquoi elle me touche énormément ? Parce que déjà, depuis que je suis tout petit j’adore les vagues, et j’avais toujours ce rêve de lier l’apnée et le surf sur une même photo. Parce que ce sont deux disciplines qui s’aident l’une l’autre, on a tous le même état d’esprit.

On me voit en position horizontale, avec une grosse vague qui s’écrase sur le récif, donc je suis à quelques centimètres du corail, et à côté de moi, du côté gauche de la photo, on a un surfeur qui essaie d’échapper au gros rouleau qui est en train de l’emporter, et on me voit en position complètement naturelle, posée. C’est ce que j’ai essayé de faire ressentir sur cette image, le côté très zen dans un milieu qui est pourtant extrême. Le moindre mouvement à gauche ou à droite je m’écrasais sur le corail et ça pouvait devenir très dangereux.

J’en ai sorti une vidéo il n’y a pas très longtemps, qui s’appelle « Below ». C’est un titre qui dit « voilà, l’apnée c’est quelque-chose qui peut se pratiquer très profond, à plus de 100 mètres, mais on peut aussi faire des images très esthétiques dans 3 mètres d’eau dans des endroits extraordinaires comme Tahiti. »

Arnaud Jerald - Below ©Tim McKenna

la partie mentale c'est la clé. Il faut se sentir bien, avoir un rapport sain avec la discipline

L’apnée c’est un sport extrême, ça comporte des risques, est-ce que tu es conscient du danger ? Comment tu gères la peur ?

C'est vrai que l'apnée profonde comporte des risques. Il faut en être conscient et toujours garder une part de peur. Si je n'ai plus peur, je banalise mon sport et c'est là où je me mets en danger. Il faut s'entourer de médecins hyperbares qui connaissent ce métier, et puis savoir dire non quand il ne faut pas plonger. Écouter les autres quand ils voient qu'on se met en danger, et s'entourer d’une équipe dans laquelle on a confiance, parce que l'apnéiste tout seul ne va pas pouvoir plonger à ces profondeurs.

Comment je maîtrise la peur ? C'est en répétant de plus en plus mes plongées. Ne pas brûler les étapes et apprendre à me connaître. L'année dernière, par exemple, j'étais à 1 mètre du record du monde. C'était magique. Mais 1 mètre ça ne paraît pas grand-chose, pourtant, au fond, c'est beaucoup ! Finalement, je me suis dit : « cette année tu n'es pas prêt. Tu n'as pas assez d'expérience ».

C'est pour ça qu’en 2019, je décide de réaliser ce record du monde dans les règles de l'art. J'essaie de montrer une image positive de mon sport : sortir de l'eau avec le sourire, ne pas faire de syncope. C'est très important pour mes proches de voir que leur fils travaille bien. Et puis dire au grand public qu’il est possible de faire des choses extraordinaires, mais en sécurité.

Descendre si profond, ça demande une préparation physique et mentale, comment tu te prépares avant de plonger ?

Une descente profonde comme la fois où j'ai pu faire 118 mètres, ça demande énormément de préparation physique, mais surtout mental. Le mental va prendre 70 % de la discipline parce qu'on va faire face à des choses que le corps humain n'est pas censé faire de base. La partie physique est importante, je la travaille de plus en plus, mais la partie mentale c'est la clé. Il faut se sentir bien, avoir un rapport sain avec la discipline.

Une autre chose, c'est savoir se faire confiance. À une profondeur vers 90 mètres, on va se poser cette petite question : « Qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi je vais à ces profondeurs ? Pourquoi j'aime ne pas respirer ? » Question ultime ! Et c'est là où on va pouvoir y répondre tout seul. « Cette année, tu t'es entraîné, tu as pris du plaisir. Là, c'est une compétition, tu vas te faire encore plus plaisir ». Et là, je lâche prise complètement et je me laisse aller.

  • Arnaud Jerald - Exercices de respiration
  • Arnaud Jerald - Cercle des Nageurs de Marseille

Le corps acquiert des automatismes qui font que même si je pars dans l'ivresse des profondeurs, il y a un moment, je sais qu'il faut que je tourne et tout va se faire tout seul.

La profondeur c’est quelque-chose qu’on a du mal à appréhender, il y a tout un imaginaire derrière, notamment ce qui s’appelle l’ivresse des profondeurs. Tu peux nous en parler ?

C'est vrai qu'a une certaine profondeur, on va avoir un phénomène qui s'appelle l'ivresse des profondeurs. C'est quelque chose qui est assez exceptionnel à vivre, qui n'est pas toujours agréable. C'est la sensation de se lever, par exemple, vite d'un canapé, avoir le tournis. C’est entendre une musique qui n'est pas là. Ou bien avoir des images de personnes qu'on connaît, des sons qui sont au fond de l'eau et qui n'existent pas. Toutes ces choses mises bout à bout nous mettent dans un milieu qui est complètement lunaire.

Je ne perds pas le contrôle, même s’il y a de l'ivresse des profondeurs, parce que j'ai répété des centaines de fois cette plongée. Et le corps acquiert des automatismes qui font que même si je pars dans l'ivresse des profondeurs, il y a un moment, je sais qu'il faut que je tourne et tout va se faire tout seul.

Les médailles tu les recherches ?

C'est vrai qu'il y a eu beaucoup de résultats, notamment le record du monde. 2019 a été une année clé pour moi. Il n'empêche que je ne suis pas dans cette discipline pour battre des records ou pour dire voilà, je suis l'homme le plus profond du monde. Pas du tout.

Pour moi, ça fait partie du jeu. Ça fait partie de ma construction de carrière pour ensuite passer à un côté un peu plus artistique. La compétition, j'adore ça parce que on est entre amis finalement. Et puis, on va concourir sur une discipline où on va faire sa profondeur et on ne va pas être contre les autres, comme dans d'autres sports.

Qu’est-ce qui fait une bonne plongée, et qu’est-ce qui fait une mauvaise plongée ?

Ces dernières années, puisque ça fait finalement trois ans que je fais ça, j’étais dans l'apprentissage et je le suis encore aujourd’hui. Il y a eu des plongées qui se sont mal passées. Ma première plongée au moment où je suis resté bloqué au fond, à 105 mètres, je me suis dit « là tu vas mourir. » Je suis remonté à la surface, j'ai pris mon air. Tout s'est bien passé, mais pourquoi ça s'est bien passé ? Parce que je m'étais donné une marge d'erreur. Ce qui est très important dans ce sport, c'est ne pas toucher les limites et c’est ressentir chaque moment et faire que toutes les plongées se passent bien, c'est savoir dire non le matin où on ne se sent pas bien.

À quoi tu penses quand tu es sous l’eau ?

Je pense à plein de choses en même temps. Souvent, on voit les apnéistes sur le bateau qui paraissent très, très calmes, mais à l'intérieur de la tête, ça va très vite. Je pense à une musique par exemple, j'essaie de me focaliser une chanson que j'ai écoutée au moins une dizaine de fois avant de partir sur ma plongée. Cette année, c'était Nina Simone & Aretha Franklin I say a little prayer. Je me suis régalé à 118 mètres à écouter cette musique. Je ressens la pression et à partir de là, c’est un relâchement total.

  • Arnaud Jerald - Sous l'eau

Ça a créé une sorte d'émulation dans mon sport de dire « c'est possible de faire des résultats à 20 ans.

Tu es un très jeune apnéiste, tu rivalises avec des athlètes qui sont là depuis longtemps, tu es fier de ton parcours ?

J'ai été assez étonné de ma progression parce qu'au début quand j'ai découvert ma discipline, on me disait : « Tu verras les résultats, Arnaud, tu les feras vers 30/35 ans », parce que ce sont les personnes qui sont sur les podiums. J'ai commencé les compétitions en me disant : « bon sans pression, tu verras bien ». Sauf que mes premières années, j'ai fait beaucoup de résultats : Champion de France, 3 records de France la première année, je fais médaille de bronze la deuxième année, je suis vice-champion du monde, et la troisième année, je fais un record du monde. Ça a créé une sorte d'émulation dans mon sport de dire « c'est possible de faire des résultats à 20 ans ».

Tu as grandi dans les Calanques, tu as parcouru le monde, est-ce que tu te sens concerné par la pollution des mers ?

L’écologie, c'est un sujet qui est très important mais d'autres en parlent beaucoup mieux que moi. Aujourd'hui, je pense aux jeunes qui ont eu des difficultés à l'école, qui peuvent réaliser des choses extraordinaires et qui n’ont peut-être pas assez confiance en eux pour passer le pas. C'est un domaine qui me correspond par rapport à mon histoire.

Est-ce que tu as des modèles dans l’apnée ?

C'est vrai que j'ai découvert ma discipline sans connaître les champions qui la dominaient. Moi, c'était l'apnée et rien d'autre. Et puis depuis tout petit, je n'ai jamais eu d'idole. Je n'ai jamais rêvé d'être comme quelqu'un, je n’ai jamais été un « fan ». Il n'empêche que j'ai du respect pour beaucoup d'athlètes, d'artistes ou bien des personnes qui étaient présentes dans ma famille et qui m'ont aidé à réussir tout ça, qui m'ont inspiré tout au long de cette jeune carrière.

À mon niveau, j’essaie d’inspirer d'autres personnes, leur montrer qu’on peut faire des choses qui n’ont peut-être rien à voir avec l'apnée, mais être tout aussi engagé, avec autant de passion.

Arnaud Jerald - Cercle des Nageurs de Marseille

Est-ce que c’est important pour toi d’avoir une communauté et de partager ce que tu fais ?

Pour moi, c'est très important d'avoir une communauté qui me suit parce que finalement, tout ça, je ne le fais pas que pour moi.  À mon niveau, j’essaie d’inspirer d'autres personnes, leur montrer qu’on peut faire des choses qui n’ont peut-être rien à voir avec l'apnée, mais être tout aussi engagé, avec autant de passion.

Quels sont tes projets maintenant ?

Alors, mes projets, c'est de continuer les compétitions, toujours me faire autant plaisir, c'est avoir une partie qui est de plus en plus artistique, avec de la vidéo et de la photo, pour montrer une image qui est très personnelle. J'aimerais beaucoup raconter mon parcours, mon histoire à travers une vidéo. C'est en train de se faire !

Ton parcours peut inspirer certaines personnes dans la notion de dépassement de soi, qu’est-ce que tu leur conseillerais ?

Quand on a un rêve, il faut se renseigner, savoir qui l’a déjà fait, s’entourer d’une équipe solide, construire des bases qui sont raisonnables, et ensuite construire un projet, step by step, qui peut inspirer d’autres personnes. Mais c’est aussi une démarche très personnelle, parce que faire comme les autres ça ne rime à rien. Il faut faire ce qui nous plaît, c’est le message que j’ai envie de passer, à des personnes qui ont 50 ans, ou qui ont 10 ans… Il n’y a pas d’âge pour réaliser ses rêves.

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