Matt_tieu, le street-art et la craie

HEROES

« Je dessine donc je craie », c’est la devise de Matt_tieu, street-artiste, depuis qu’il a commencé à arpenter les rues de Paris armé de ses craies. Pour lui, il n’est jamais question de dégradation, mais plutôt de s’amuser avec le mobilier urbain… Sa façon à lui de distiller de la bonne humeur.

Portraits
Heroes #6 - Matt_tieu

Vous êtes peut-être déjà passé devant l’unes des fresques de Matt_tieu sans le savoir. C’était une autruche, un gros visage, ou un squelette dessiné à la craie sur un mur, posé là, entre deux tags. Ses personnages sont toujours sympathiques, doux, espiègles, même quand ils abordent un sujet beaucoup moins léger : la disparition des espèces, le réchauffement climatique, ou encore le soutien aux personnels soignants. Nous l’avons suivi le temps d’une journée jusque dans le 11e arrondissement de Paris. Ce jour-là, en plein été et après le confinement, il avait choisi de dessiner une grande autruche, affublée d’un masque chirurgical et d’une planche de surf. Espiègle disait-on !

Portrait Matt_tieu
Portrait Matt_tieu

Bonjour Matt_tieu, alors le dessin, comment as-tu commencé ?

Je suis plutôt quelqu’un d’autodidacte. J'ai toujours dessiné dès que j'avais un petit bout de papier sous la main. J'ai commencé le graffiti à l'âge de 15 ans, plutôt dans des terrains vagues où je dessinais des gros visages quand mes amis faisaient des lettrages. Mais petit à petit, j'ai mis un peu ça de côté, j’avais d’autres activités et elles ont pris le pas sur le dessin.

Lorsque je suis arrivé à Paris en 2015, c'est là vraiment que je me suis armé d'une craie et que j'ai commencé à arpenter les rues de la capitale. En 2015, lorsque je suis arrivé, il y a eu les attentats du Bataclan deux semaines après, et j'ai éprouvé le besoin de faire quelque chose, d'aller à la rencontre des gens, de m'exprimer et d'amener une petite touche de positif dans leur quotidien.

C’était quelque chose d’important pour toi ?

C’est devenu important très rapidement. Au début, c'était une démarche qui était plutôt personnelle ou je le faisais pour moi. Et très vite, avec le partage, la rencontre des gens, il y a un contact qui s'est créé. Le retour des gens sur mon travail, le fait qu'il puisse être photographié, partagé. Le partage c’est devenu rapidement quelque chose de très important pour moi.

J'essaie d'amener des sujets plutôt drôles ou bien qui peuvent parler à tout le monde, aux petits comme aux plus grands.

Ces personnes viennent facilement vers toi quand ils te voient dans la rue ?

Quand je dessine, il y a vraiment plusieurs types de réactions. Je fais ça en pleine journée, je ne me cache pas forcément. Les gens vivent leur vie surtout. Le fait que je travaille à la craie, ça parle à beaucoup de monde, puisqu'on a tous manié de la craie quand on était plus jeune.

Les gens s'arrêtent ou ne s'arrêtent pas, il y a parfois une petite remarque, un petit sourire, mais en général, ça ne les laisse pas indifférents. C'est plutôt bienveillant parce que je ne me cache pas, je prends le temps de le faire. J'essaie d'amener des sujets plutôt drôles ou bien qui peuvent parler à tout le monde, aux petits comme aux plus grands.

Est-ce que tu peux nous raconter la première fois que tu as dessiné sur un mur ?

La première fois que j'ai dessiné sur un mur, c'était avec une bombe de peinture quand j'avais à peu près 15 ans, j’étais parti avec mon frère sur un terrain vague. On avait préparé des petits croquis à l'avance. On avait acheté quelques couleurs chacun et on n'était vraiment pas rassurés, on s'était vraiment cachés de peur d’être découverts.

Et puis à la craie, la en 2015 à Paris où cette fois, c'était à Montmartre. J'ai dessiné mon premier visage sur un mur que j'ai trouvé un peu au hasard.

Comment tu procèdes ? Comment tu choisis ce que tu vas dessiner et à quel endroit ?

Ma démarche est plutôt spontanée. En général, je prends une petite boîte de craies dans ma poche avec une éponge et une bouteille d'eau et je me perds dans les rues. En fonction de ce que je trouve, j'essaie de m'adapter aux supports que je rencontre. Ce n'est pas toujours évident car je suis quand même contraint de trouver un mur plutôt sombre et lisse parce que la craie est blanche.

De plus en plus, je vais aller repérer un endroit qui me plaît, qui m'inspire. Je vais préparer à la maison un petit croquis avec un sujet d'actualité ou dont j'ai envie de parler.

De la craie sur les murs et en photo
De la craie sur les murs et en photo

Qu’est-ce qui t’inspires ?

Je me nourris un peu de scènes du quotidien. Ça peut être le sport, les loisirs, ça peut aussi être des sujets un peu plus sérieux, comme la disparition des espèces. La période du confinement m'a pas mal inspiré aussi parce que j'aime mettre en scène mes animaux dans les scènes de vie du quotidien. Et là, il y avait beaucoup de matière pour dessiner.

Pourquoi ce choix du bestiaire ? Et surtout, pourquoi l’autruche ?

Mon univers se compose à la fois de deux visages pour lesquels j'ai commencé, et puis très rapidement, l'autruche est arrivée ! C'est l'animal que je me suis approprié parce que j'aime sa bonne bouille, c'est le plus gros oiseau du monde. Il y a l'expression aussi lorsqu'elle plante sa tête dans le sol, faire l'autruche, c'est assez facile de jouer avec l'actualité. J'ai tout de suite eu pas mal de facilités pour la mettre en scène dans des scènes de vie du quotidien, et puis je trouve que c'est assez facile avec ses longues pattes de la faire jouer avec le mobilier urbain.

On n’est pas non plus sur le registre de la dégradation, donc, on peut en faire en pleine journée, tranquillement, sans avoir l'impression de dégrader le bien d'autrui.

Mais alors, pourquoi la craie ?

La craie, c’est très facile de s'en procurer, de les transporter. On n’est pas non plus sur le registre de la dégradation, donc, on peut en faire en pleine journée, tranquillement, sans avoir l'impression de dégrader le bien d'autrui. Ça me permet aussi de la façonner très facilement avec la main, de la retravailler. Et puis, le côté éphémère, c'est à dire que c'est même la vocation du street-art aujourd'hui, où l'œuvre a vocation à disparaître. Avec ma démarche, je choisis la durée de vie qui, en général, est de quelques jours ou quelques semaines.

Ça ne te dérange pas justement cette durée de vie limitée ?

Non cela ne me dérange pas, le côté éphémère, puisque d'une part la photo est là pour sauvegarder ce travail. Et puis, ça fait partie du jeu, ça veut dire qu'une fois que le dessin est fait, il appartient à la rue.

J'aime bien aussi apporter une double lecture, c'est à dire qu'au premier abord, cela peut paraitre très enfantin, et finalement […], on s'aperçoit que le sujet peut être un peu plus grave.

Est ce qu'il y a un message dans tes œuvres ?

Une autruche et la plage
Une autruche et la plage

Oui, il y a souvent un message : par rapport à l'écologie, par rapport à la disparition des espèces, par rapport à l'actualité du moment, mais pas toujours. Parfois, c'est juste une petite saynète que j'ai envie de mettre en scène, de jouer avec le décor, ce qui permet aussi aux plus petits de se l'approprier. Et j'aime bien aussi apporter une double lecture, c'est à dire qu'au premier abord, cela peut paraitre très enfantin, et finalement, quand on va regarder un peu plus en détail, on s'aperçoit que le sujet peut être un peu plus grave.

Sur ton compte Instagram, tu affiches plusieurs collaborations avec des street artistes, comment cela se passe ?

Tout le monde se connaît, tout le monde se contacte très facilement. Sur mes collaborations, je pense à Ardif, TocToc, Manyoly, Monsieur Renard, Noty Aroz, ou encore Jérôme Rasto, avec qui je suis en train de prendre un atelier.

En général, ça se fait assez naturellement : on se contacte parce qu'on a une envie mutuelle. On s'accorde en amont sur ce qu'on veut faire, on choisit un endroit. Et après, on se lance ! On travaille avec le même médium, la même technique pour que ça puisse s’accorder assez facilement.

Après les murs de Paris, tu exposes maintenant en galerie ?

Oui, depuis 2016 avec Le cabinet d'amateur qui est venu me chercher. Ça a commencé par des expositions collectives. Et puis, j'ai déjà fait trois expositions personnelles aussi. Pour moi, les deux sont presque complémentaires, c'est à dire que les gens qui ont vu ton travail ont envie de s'approprier un petit bout chez eux. Ma démarche est éphémère, c'est aussi une façon de pérenniser, d'avoir quelque chose qui reste un peu plus.

Donc désormais, je vais en brocantes et vide greniers chercher les supports un petit peu atypiques. En fonction de ce que je trouve, je m’adapte, un peu comme dans la rue : on a d'abord le support et après on s'adapte à ce qu'on a.

Est-ce que tu penses que le street-art, comme à ses débuts, est un art un peu à la marge ?

Non, je ne pense pas du tout, parce que ça s'est vraiment démocratisé. Il y a même des tours street-art et du tourisme alternatif qui se développent autour de ça ! C’est peut-être un effet de mode, mais ça permet aussi de découvrir la ville d'une autre façon. Pour avoir pas mal parlé avec des personnes qui « chassent » le street-art, ils m'ont raconté que c'est leur sport de la journée. Par exemple, ils ne seraient jamais passés par certaines ruelles si jamais on ne leur avait pas dit qu'il y avait du street-art dans ces endroits-là.

Je pense que le street-art est là pour longtemps, parce que c'est accessible à tout le monde, on sent que c’est multi-générationnel.

Tu es partout sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de gens qui te suivent … C'est important pour toi de montrer ton travail sur internet aussi ?

Alors oui, le travail sur les réseaux sociaux, il est important pour moi parce que ça permet de montrer mon travail à des personnes qui n'auraient pas vu dans la rue. Et je me rends même compte que souvent, la photo véhicule plus, ils voyagent plus sur les réseaux qu’en direct lorsque les gens la voit.

Ça me permet vraiment de toucher un public très large avec qui, en plus, je suis en contact direct parce que souvent, les gens envoient un petit message. Donc il y a une vraie proximité que je retrouve également dans la rue. C'est vraiment très important pour moi. Il y a des gens qui me suivent depuis le début, donc je n'oublie pas.

Les animaux se mettent en scène sur les réseaux sociaux
Les animaux se mettent en scène sur les réseaux sociaux

Et aujourd'hui, quels sont tes projets ou ton rêve ?

Mon rêve aujourd'hui, c'est de voyager beaucoup plus et d'aller faire mes dessins dans toutes les capitales ou toutes les villes où je serai invité, et où je voyage. Mes projets, c'est peut-être d’évoluer un tout petit peu sur la technique. Lorsque j'ai fait le mur Oberkampf, j’ai fait un travail de collage et j'aimerais développer cette technique.

Est-ce que tu as un conseil pour les personnes qui voudraient se tourner vers des métiers artistiques ?

Je pense qu'on ne naît pas artiste et que c'est vraiment le travail, la répétition et l'envie qui font qu'on progresse. Même si au début, ça ne nous plaît pas, ce n'est pas vraiment ce qu'on veut faire, il faut vraiment continuer, ne rien lâcher, et puis se remettre en question. Regarder un peu ce qui se fait ailleurs pour s'en inspirer, sans pour autant le copier. C'est vraiment avec de l'assiduité et de la persévérance, finalement, qui fait qu'on devient artiste.

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